Pourquoi les conservateurs finissent anarchistes et les réactionnaires, païens, ou, De la nécessité de la forme catholique, globale et réaliste

« (…) je fais une chose, oubliant ce qui est en arrière, et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, vers le prix auquel Dieu nous a appelés d’en haut dans le Christ Jésus. »

Épître de Saint Paul aux Philippiens, III, 13.

On ne saurait mésestimer l’importance des conceptions temporelles sur les doctrines. Elles jouent un rôle déterminant dans le type d’action à réaliser et l’objectif à atteindre.

Ainsi, pour un marxiste, le temps est un progrès incessant de la matière et de l’univers, un élan dynamique sans arrêt ni fin, un processus qui interdit à toute vérité de se croire absolue, à toute étape sociale d’apparaître définitive. Rien qu’à partir de ces quelques traits, se dessinent et la praxis du marxisme, et sa finalité matérialiste.

Dans une vision strictement conservatrice du temps, la règle est valorisée et le changement représente toujours un danger. La coutume, la loi, la Lettre ordonne. Que personne n’ose la contester, sans quoi ce serait la fin de l’ordre social ! Si cet ordre a évidemment valeur d’axiome dans le cadre de la religion révélée, puisque Dieu est un être intemporel, peut-on dire qu’il en est de même dans un cadre social, culturel, national, économique, soumis aux fluctuations des hommes ?

Comme l’enseigne la science politique, le souverain est celui qui décide dans les cas d’exception à la règle. La prise de décision est de fait, un risque, puisque l’homme n’est pas en mesure de connaître toutes les conséquences futures de ses actions, c’est une connaissance réservée à Dieu. Le conservateur – stricto sensu – se méfie de la souveraineté, du pouvoir politique, de l’agir humain, qu’il veut limiter. Il lui préférera les lois et les coutumes établies. Et que dit l’école libérale ? Elle affirme que les phénomènes économiques sont déterminés par des lois mathématiques ou mécaniques et que le politique n’a pas à agir sur elles. Il n’y a pas de justice sociale, ni de souveraineté humaine sur la Cité, c’est l’économie qui est reine. Ces deux visions du monde, a priori opposées, se rencontrent pourtant en ce qu’elles dénient au pouvoir politique la faculté d’agir actuellement et de façon positive sur la société.

Cette solidarité surprenante entre le conservatisme et le libéralisme pourrait ainsi nous conduire jusqu’à l’anarchisme. On peut dire, d’une façon provocante, que le seul véritable conservatisme est l’anarchisme et que le seul véritable anarchisme est le conservatisme. Et certains l’affirment haut et fort. L’histoire du conservatisme américain permet amplement de le vérifier. Il est passé de Russell Kirk, « catholique traditionaliste », ennemi déclaré des libertariens mais plus réservé à l’endroit de l’école libérale « classique », qui considérait l’unitarien John Adams comme étant le premier conservateur américain, et donc un modèle car il mettait la loi au-dessus des hommes, à William F. Buckley, Jr., « catholique traditionaliste », membre des Skull and Bones, ami des fameux néoconservateurs et se déclarant aussi bien libertarien que conservateur et à Erik von Kuehnelt-Leddihn, « archi-libéral ultraconservateur« , monarchiste et « catholique traditionaliste » mais en même temps défenseur de toute l’école libérale, pour enfin finir par Hans-Hermann Hoppe, anarcho-capitaliste et antidémocrate, et aussi défenseur de la possibilité pour une femme d’avorter.

Le conservatisme est le marchepied de l’anarchisme, l’hégémonie des formes mortes. Il permet de désarmer les individus attachés aux conventions, à la lettre, mais en interdisant tout changement social, il empêche ces formes mortes ou déclinantes de se réformer adéquatement. Ce pourrissement institutionnel ne mène, ultimement, qu’à des concessions à l’esprit du temps, qui n’en aura jamais assez. N’ayant pas, en réalité, de principes suffisamment fermes, fondés en Dieu, sur lesquels juger la société temporelle présente, les conservateurs n’ont pas la force nécessaire pour s’opposer aux subversifs.

La bonne réponse face au processus révolutionnaire ne doit pas être l’attachement romantique à des résidus évidés, qui ne sont même plus des formes à proprement parler, mais leur dépassement. Ceux qui ont apporté un concours positif de leurs forces dans la Chrétienté (les Pères de l’Église, les moines, les ordres militaires, les réformateurs moraux et spirituels de toutes les époques, etc.) ne se pensaient pas comme des « conservateurs », attachés à la lettre morte, tournés vers le passé, mais avaient une dimension « révolutionnaire », favorable à un changement radical contre la décadence, par la mise en valeur de l’action toujours continue et présente de la Grâce, de l’Esprit-Saint dans la société humaine, mais aussi en apportant des solutions concrètes aux problèmes du temps. Le Mont-de-Piété, le Séminaire, l’Index, l’Action catholique, l’autorisation du prêt à intérêt et bien d’autres choses furent des adaptations de l’action sociale de l’Église à la situation de l’époque.

Le progressisme postmoderne se trompe en voulant s’émanciper de la réalité, dans une fuite éperdue pour ne pas affronter la question de Dieu ainsi que celle de notre responsabilité morale devant Lui. Mais le principe de l’adaptation aux situations nouvelles est bon. Du reste, c’est ce que toute société doit faire pour ne point mourir. C’est ce que l’Église a toujours fait, en réalité.

Cette nécessaire adaptation a ses limites, cela dit. Dès que l’on aborde la question de la Religion dans son aspect dogmatique ou encore celle de la morale, on change nécessairement de registre, puisque ce n’est plus ici la société humaine, fluctuante comme l’homme qui y vit, qui évolue, mais ce serait Dieu Lui-même qui évoluerait, ce qui est une impossibilité métaphysique. Dieu est au-delà du temps, car Il est Illimité et Immuable, or notre Religion a son socle en Dieu, donc elle a son socle en-dehors du temps. Notre Religion est ultralitaire – ultra : au-delà du mesurable, du quantifiable, et le temps, comme la géographie, est une mesure. On ne peut pas adapter notre dogme ou notre morale aux conditions de notre époque ou à la réalité d’une culture particulière, c’est là la grande erreur du modernisme, mais on peut bien sûr adapter le moyen de témoigner de notre Foi, ce qui est ici une action sociale, n’influant en rien sur notre Foi comme telle, en fonction de notre auditoire ou des moyens techniques mis à notre disposition. Lorsque le pamphlétaire catholique Artus Désiré avait mis en place tout un système d’imprimerie pour lutter contre la propagande protestante, il utilisa efficacement les nouveaux moyens de l’époque à la défense de la Vraie Foi. Voilà un exemple bien édifiant de l’adaptation par des hommes, mus par l’Esprit-Saint bien entendu, de moyens mis au service de l’Église. Les vies de Saints sont remplies d’exemples où ces hommes de Dieu se sont adaptés au milieu de leur époque. Quelques cas particulièrement illustratifs, mais trop peu connus : Saint Clément-Marie Hofbauer, Saint Pierre Canisius, Saint Thomas More, Saint Jean Leonardi, Saint Nicolas de Flue, Sainte Jeanne de Lestonnac, etc.

Une autre tentation peut surgir, celle de prendre l’exemple donné par les Anciens comme un Absolu, et non plus simplement comme une référence, un point de repère dans le monde actuel. Voilà ce que j’appellerais ici la pensée réactionnaire, qui est un terme évidemment polysémique. Les idéologues progressistes au pouvoir qualifient ainsi toute dissonance vis-à-vis de leur faux culte. Cela va des fascistes aux maurrassiens, en passant par les populistes, les démocrates-chrétiens ou encore certains libertariens. Selon moi, est réactionnaire quiconque prend un exemple historique en modèle intangible, le transformant donc en idole, car aucun exemple historique seulement humain n’est parfait ou immuable. Seul le Christ peut être un modèle intangible, car, étant Dieu, Il est l’unique à posséder toutes les perfections. Un progressiste comme Mélenchon est ainsi éminemment réactionnaire, car il s’inscrit en droite ligne de la mythification révolutionnaire des Robespierre, Danton, etc.

Une admiration éperdue (du verbe éperdre, placer en dehors du droit chemin, égarer) envers un être humain, envers une culture, ou envers une période historique, est donc perverse. C’est un vice, allant contre la vertu de pondération et, par sa tendance idolâtrique, il s’oppose au premier Commandement. Il va également contre le réel, en niant non seulement les limites, voire les vices de l’idole, mais en privant aussi la personne atteinte de tout sens du gnomé (la perspicacité dans l’extraordinaire).

Je vais prendre ici deux situations historiques pour illustrer ce propos : le suffrage universel, et le suffrage féminin.

Il faut savoir que le suffrage universel fut défendu par beaucoup de royalistes. Ils y voyaient un succédané des États Généraux. Et, plus prosaïquement, un moyen d’avoir un poids électoral plus important.

Ils n’avaient pas prévu que la démocratie de masse allait avoir des conséquences désastreuses pour l’homme tout entier, qu’elle n’a contribué qu’à pourrir davantage la cité publique, qu’elle fut surtout promue, et fort logiquement selon leur grille de lecture, par les protestants, qu’elle a abouti à tout un faux culte, et qu’elle est directement à la source du gauchisme actuel.

De même, le suffrage féminin fut fortement soutenu par la droite maurrassienne, qui s’en faisait gloire contre les socialistes et les libéraux, plus frileux car craignant une perte électorale à court-terme. Cela n’a pas manqué de transformer ce mouvement déjà fortement mêlé de naturalisme, et pas pour le mieux. D’une part, cela allait introduire la logique partisane au cœur des familles, ensuite la structure même des partis s’adaptera pour s’accaparer cette nouvelle manne électorale. Les Croix de feu, à l’avant-garde de ce combat, allaient mettre ainsi les femmes à la tête de l’association, rebaptisée Parti Social Français. Le chemin vers cette imposture qu’est le mouvement « pro-vie » contemporain était déjà tracé…

Privés des yeux de la foi et des lumières de la raison, les esprits réactionnaires ne font qu’appliquer leur modèle mental à une situation sociale changeante, qu’ils ne maîtrisent pas en raison même des limites de leur modèle. Nous autres, catholiques, nés à nouveau en Jésus-Christ, nous avons un modèle et un chemin qui est perfection, qui nous permet aussi de comprendre adéquatement les voies de la Providence, et de nous adapter aux difficultés nouvelles.

« Il ne faut pas que ce qu’on voit vienne dissiper ce qu’on croit, ni que la réalité présente, dans sa pauvreté, rétrécisse l’ampleur de notre espérance, ni que le témoignage des réalisations actuelles évacue celles de l’avenir. Non, la gloire présente et temporaire de la cité terrestre ne ruine pas le bonheur du ciel, elle l’édifie au contraire, si du moins nous ne doutons absolument pas de tenir, en cette cité, la figure de « celle qui, dans le ciel est notre mère » (Gal. IV, 26).»

Saint Bernard de Clairvaux

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Catholicisme romain et forme politique II ; De la guerre contre l’infidèle à la lutte contre la christianophobie

Il est impossible, surtout dans un article de blog, de tracer, sauf à très gros grains, l’historique des rapports entre la Cité politique et la Religion révélée ou plutôt de cette dualité existant entre le chrétien faisant partie de l’Ecclesia du Seigneur et le chrétien membre de la Cité des hommes. De nombreux écrivains, et parmi eux de nombreux saints, ont tenté d’apporter un éclairage sur ce sujet. C’est une problématique qui remonte au moins à Tertullien et à la dispute d’Origène avec Celse. Je ne prétends donc pas faire œuvre originale ici, mais simplement opérer un rappel forcément succinct et parcellaire.

« Nulle chose ne nous est plus étrangère que la chose publique. Nous n’en admettons qu’une pour tous, le monde », écrivit Tertullien dans son Apologétique.

La première attitude observable au sein des milieux chrétiens consiste en effet dans une « dénationalisation » relative. Non que les chrétiens haïssaient le monde ou l’ordre politique, le Christ puis saint Paul encourageaient à l’amour, à l’obéissance et au respect de la nature et de l’autorité, mais obnubilés par la beauté et la grandeur de la Révélation, ils n’avaient que peu de considérations pour la chose publique en elle-même.

Cela tient à la nature de l’Église. Le christianisme n’est pas une « religion politique » au sens défini par un Eric Voegelin par exemple. Ce n’est pas un culte personnel ou clanique, comme le paganisme antique, ni un culte de la Cité, tourné vers les hommes, mais une Ecclesia, une communauté tournée vers Dieu. Cette divergence d’avec les paganismes fut considérée, à juste titre, comme une révolution. Ce qui explique sa persécution plus accrue par rapport aux autres cultes de la société romaine, y compris ceux en froid avec l’empereur. Même le judaïsme, qui se contaminait de plus en plus par le mode d’esprit des Gentils païens et de fait se tournait davantage vers le culte de la Cité juive plutôt que vers le culte de Jéhovah, était jugé préférable à l’Église du Christ.

Ce n’était pas le monothéisme qui fut jugé odieux par les païens, mais la transcendance du Divin, et Sa priorité par rapport aux intérêts des hommes. Un monothéisme comme celui d’Akhénaton inaugurait l’ère de la religion politique, mais il ne suscita pas un bouleversement comparable à l’avènement de l’Évangile. D’ailleurs, l’atonisme ne prit jamais corps parmi la population égyptienne qui retourna bien vite à ses superstitions, car en faisant du roi l’émanation de Dieu, il se condamnait à n’être qu’une religion intramondaine et donc à ne pas avoir suffisamment de force pour empêcher les gens d’essayer d’attirer la faveur divine « irradiante » à leurs vues égoïstes. Si Dieu procède par émanation, alors il s’écoule, il n’est pas l’Unique, mais le Diffus. Le Pharaon étant visiblement un Autre que Dieu, puisqu’il restait un être limité, le dogme atonien ne pouvait se maintenir que par une fiction, qui ne fonctionna guère à l’époque.

L’Église se conçoit comme une communauté de croyants en un fondement surnaturel et divin. Une telle radicalité l’empêchait d’imiter l’esprit des sectes païennes, fondamentalement individualiste et « intéressé », mais aussi de ne serait-ce que s’accommoder aux pratiques païennes ou à une pluralité de divinités. Une telle libéralité exclut de facto de la communion. Non pas tant par un effet du « juridisme » inhérent à la structure hiérarchique de l’Église, comme le pensent les modernistes, que parce qu’en pratiquant de tels actes, on rejetait implicitement la base transcendante de la communauté ecclésiale.

L’intolérance de l’Église n’a pas d’autres explications. Une « Église » qui accepterait la validité d’autres cultes ne serait plus l’Église catholique, mais un autre culte de la Cité, une autre religion politique, d’où serait évanouie jusqu’à l’idée même de la transcendance divine.

Face à une société gangrénée de pratiques païennes abominables, les premiers chrétiens offrent l’exemple d’une absolue rupture intellectuelle. Mais non physique. Leur conception de la Création, dont Dieu vit qu’elle était bonne, leur nature missionnaire, l’importance donnée à la charité comme vertu architectonique empêchaient une rupture totale avec leurs contemporains. Mais cela donna aussi naissance à un des principaux schismes entre les membres de l’ecclesia : l’hérésie gnostique. Ses sectateurs estimeront obligatoire la séparation absolue : Dieu est pour les croyants, les autres sont mauvais, et s’ils existent, c’est par erreur, ou par malice, ou par défaut de « Dieu ». Le gnosticisme apparaît ainsi comme un hybride : il conserve l’idée de communauté des croyants de l’Église, mais il rabaisse la divinité à n’être que la servante de son groupe d’élus. Les vues intéressées, l’esprit païen, l’immanentisme chercheront à s’adapter à la structure de l’Église pour subsister.

Là où l’atonisme avait échoué, le gnosticisme se maintiendra. Plusieurs caractéristiques le rendaient supérieur : l’usage du nom du Christ et de Son Église, déformés certes, mais dont les fragments allaient donner un corps bien plus solide que le bricolage atonien, ainsi que la rupture obligée avec la société, qui permettait de préparer les individus sous couvert de mystères sans qu’ils ne puissent facilement se confronter à une réalité discordante, là où la religion publique atonienne manifestait hautement son caractère, et donc ses faiblesses. Plus redoutable, la gnose s’affirmait comme un moyen d’échapper au désordre du monde, de le transcender et, in fine, de tenir ce désordre pour rien, ce qui offrait un motif d’adhésion crédible. Le démon avait appris de ses erreurs.

Il y eut une tentative antérieure à la gnose visant à la réalisation d’un hybride entre la Révélation, mosaïque en l’occurrence, et l’individualisme païen : ce fut le néoplatonisme, qui débuta par le judéo-païen Philon d’Alexandrie, mais qui en raison du postulat socratique donnant la priorité à la contemplation sur l’action, se confina à la sphère intellectuelle, et délaissa le champ de la pensée politique. Il faudra attendre la Révélation complète, où Dieu offre la clé de l’eschatologie, et lui donne alors toute son importance, pour voir surgir une pensée « pagano-chrétienne » orientée vers l’action.

Il suffisait tout simplement de rendre immanent l’eschaton.

Dans une vision chrétienne du temps, l’eschaton ne dépend pas de nous, c’est Dieu qui Lui-même apparaîtra dans Sa Gloire, et vaincra l’armée de l’Antéchrist. La seule action humaine possible en ce domaine réside dans le Katechon, c’est-à-dire l’acte visant à retarder l’arrivée de l’Antéchrist (2 Thessaloniciens II, 6-7). La théologie politique médiévale se servira du concept du Katechon pour justifier l’Empire. La force politique doit servir à retenir l’arrivée de l’Antéchrist. Mais une fois l’Antéchrist apparu, le déroulement est écrit d’avance et l’on sait déjà dans les grands traits le déroulement du combat contre le démon, et la victoire inéluctable de Dieu.

Les gnostiques vont bouleverser cette conception en la rendant immanente : ce n’est plus « Dieu », cet être imparfait, indéfini, obscur ou se réalisant qui sera maître des opérations, mais les élus, les hommes. Voilà le puissant motif d’agir qui manquait aux sectateurs précédents. Le Paradis sur Terre, de main d’hommes. La Gnose, fille de Babel. La Révolution tire son origine de ce rêve.

Une fois ces considérations acquises, vous pouvez apprécier la logique et la grandeur de la vue chrétienne sur le politique.

Aimant Dieu par-dessus tout, elle ne peut apprécier l’action de ceux qui tentent d’usurper Sa place. En conséquence, se développe naturellement une législation se voulant intolérante et exclusive. Mais elle aime la création et vise aussi au pardon du pécheur et à son intégration dans la communauté des croyants, d’où son caractère « accidentellement » tolérant et volontiers miséricordieux.

Inséparable de sa forme de communion, elle unifie toujours plus intensément ses membres entre eux, sans porter atteinte à leur nature, d’où l’importance de la Charité, cet Amour ordonné vers Dieu mais ayant aussi pour objet le monde et qui est donc rectifié par le réel. Ergo, l’importance du politique comme force d’unité dans une juste diversité, ainsi que de l’action envers le Prochain, par amour pour lui et pour Dieu.

L’utilisation de la force dans l’ordre est donc pleinement encouragée par l’Église, qui n’a pas hésité à justifier jusqu’à des massacres de villes entières lorsque cela fut jugé nécessaire (comme celle de Sodome ou, plus récemment, celle de Magdebourg lors de la guerre de Trente ans).

Quelle différence avec la société gnostique actuelle !

Aimant ses intérêts par-dessus tout, elle ne peut apprécier ce qui tend à la remettre à sa place subordonnée. En conséquence, se développe naturellement une législation se voulant tolérante, égalitaire et inclusive. Mais elle n’aime pas la création et vise à la délivrance du malheur des hommes et à leur intégration dans la communautés des élus, d’où son caractère de tolérance « forcée » et volontiers totalitaire.

Inséparable de sa forme d’union, elle tente d’unifier toujours plus intensément ses membres entre eux, d’où l’importance de l’Interdépendance, cet Amour ordonné vers Soi mais ayant aussi pour moyen le monde, et qui n’est donc pas rectifié par le réel, mais qui entend, au contraire, rectifier celui-ci. Ergo, l’importance du politique comme force d’uniformisation ainsi que de l’action envers l’Autre, par amour de Soi.

L’utilisation de la force est donc plébiscité lorsqu’elle tend à la satisfaction de Soi, mais est jugée négativement si elle tend à régler la conduite d’autrui selon des normes qui ne dépendent pas de lui-même. La société actuelle justifie, par exemple, l’avortement comme un droit inaliénable, mais pense qu’une gifle portée à son enfant relève du crime.

Des hommes qui se pensent d’Église, mais qui adoptent en théorie ou en pratique la doctrine des sociétés gnostiques ne peuvent plus justifier la lutte pour Elle en nom Dieu, mais ils doivent se plier et considérer leur culte simplement comme un droit individuel, voire comme une extension de leur être propre. Voilà la raison qui explique l’apparition du néologisme de christianophobie, créé par des gens qui, le sachant ou non, se considèrent déjà comme membres de nos sociétés gnostiques « inclusives » actuelles.

Mais heureusement, il y a une réalité. Et cette réalité ne dépend pas des hommes. Mais de Dieu. L’échec est indissociable de leurs essais visant à échapper à cette réalité.

« La mort de l’esprit est le prix du progrès. C’est Nietzsche qui a révélé ce mystère de l’apocalypse occidentale en annonçant que Dieu était mort et qu’Il avait été tué.

Ce meurtre gnostique est en permanence perpétré par les hommes qui sacrifient Dieu à la civilisation. Plus toutes les énergies humaines s’adonnent avec ferveur à la grande entreprise de salut en agissant de façon immanente dans le monde, plus les êtres humains qui s’engagent dans cette entreprise s’éloignent de la vie de l’esprit. Et puisque la vie de l’esprit est la source de l’ordre dans l’homme et la société, le succès même d’une civilisation gnostique est la cause de son déclin.

Une civilisation peut certes progresser et décliner simultanément, mais pas éternellement. Ce processus ambigu atteint nécessairement sa limite lorsqu’une secte activiste représentant la vérité gnostique organise la civilisation en un empire sous sa domination. Le totalitarisme, défini comme le gouvernement existentiel des activistes gnostiques, est la forme ultime d’une civilisation progressiste. »

La Nouvelle science du politique de Eric Voegelin, pp. 189-190

Catholicisme romain et forme politique

Voilà bien un sujet qui est rarement traité en tant que tel dans le « milieu tradi » alors qu’il est extrêmement important : Quelle forme politique est adaptée au catholicisme romain ? Cette question est, le plus souvent, considérée comme résolue avant même d’être posée : le catholicisme serait, par essence, adapté à la forme royale, ou à la forme démocratique, ou à la forme nationaliste, ou à la forme libérale du pouvoir, selon les options politiques et philosophiques d’un chacun. Si l’on regarde l’Histoire, on constate qu’il n’y a guère de mouvements politiques de grande ampleur qui n’ait trouvé ses catholiques. Considérant qu’une certaine forme politique donnée était la meilleure, ils ont sincèrement cru, pour la plupart, être en même temps défenseurs de l’Église lorsqu’ils défendaient ce système politique.

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Ce schéma est une représentation grossière des différents manifestations politiques des catholiques, ou prétendus tels, selon deux axes : horizontalement, de gauche à droite : selon que l’on favorise les aspirations égalitaires ou inégalitaires (diversité) et verticalement, de haut en bas, selon que l’on favorise les aspirations autoritaires ou libertariennes.

 

Je situe rapidement les personnages qui pourraient sembler méconnus à certains : la colonne la plus haute, deuxième en partant de la gauche, il s’agit de Bolesław Piasecki, ex-phalangiste polonais et fondateur de l’association PAX, faisant de la propagande pour le bloc de l’Est lors de la guerre froide ; même colonne, le plus à droite, il s’agit de l’anarcho-fondamentaliste « préfasciste » Ludwig Derleth ; à sa gauche, il s’agit d’un rassemblement politique sous Dollfuß ; et à sa gauche encore, il s’agit de la rencontre entre l’empereur absolutiste Joseph II, père malheureux du schisme joséphiste, avec le pape Pie VI ; colonne inférieure, deuxième en partant de la gauche, il s’agit du général de Gaulle ; même colonne, le plus à droite, il s’agit du général Pinochet ; deuxième colonne en partant du bas, le plus à droite, il s’agit de l’anarcho-royaliste Erik von Kuehnelt-Leddihn, à sa gauche, il s’agit du libéral Charles de Montalembert et au dessus de von Kuehnelt-Leddihn vous trouverez Konrad Adenauer. Dernière colonne en bas, le plus à gauche, il s’agit du « père » James Martin, à l’avant-garde du projet « inclusif » des conciliaires et le plus à droite de cette même colonne est l’anarcho-capitaliste Lew Rockwell.

 

Vous pouvez maintenant constater toute l’amplitude de vue que l’on peut trouver au sein des milieux dits catholiques.

 

Comment faire le tri, me dira-t-on ? Quelles sont les options politiques acceptables de celles qui ne le sont guère ?

 

On peut ici s’appuyer sur l’enseignement tiré de la nature et celui tiré de l’Église. Un système politique qui nierait le droit de propriété, comme le collectivisme absolu, est contraire à la nature humaine. A l’inverse, un système qui absolutiserait le droit de propriété, comme le « propriétarisme » d’un Curt Doolittle, par exemple, s’oppose alors à la loi évangélique de la charité, et serait donc incompatible avec une vue chrétienne du politique.

 

On peut aussi parler de la souveraineté de Dieu sur toutes choses : un système politique qui nierait cette doctrine, comme le souverainisme, s’oppose à l’ordre de la création et on ne peut s’en accommoder. De même, un système qui tend à l’idolâtrie de soi-même, d’une partie de soi-même, d’un autre ou du monde, ne peut qu’être rejeté.

 

Aussi, un régime politique qui, par principe ou dans les faits, s’oppose à la constitution de l’Église, dans sa domination sur les âmes ou sa gestion ecclésiale, doit être combattu ou réformé.

 

Une opinion politique ne peut être soutenue partout où elle s’oppose au plan divin.

 

A l’aide de la doctrine catholique et des principes philosophiques réalistes, on peut ainsi exclure un grand nombre d’idées politiques, mais pas toutes. Pas au point où il n’existerait aucune autre alternative politique à celle que l’on propose.

 

Dans les circonstances actuelles, faudrait-il plutôt un roi, un dictateur, un oligarque ou un président ? Faudrait-il en passer par un premier stade « d’anarchie » relative, de façon à redonner, par la force des choses et dans la douleur, le sens du réel au peuple, ou peut-on efficacement réformer la société actuelle par la force politique imposée d’en haut ? La philosophie et la Révélation catholique nous donnent les balises nécessaires pour ne point chuter, mais elles ne constituent pas, en soi, le chemin pour répondre à ces questions.

 

Il y a donc place pour l’art politique. Cet art est fondé sur l’expérience et la décision personnelles. Un autre critère d’exclusion peut ainsi être découvert : un système politique utopique ou mécanique, qui nierait cette nécessité de l’art politique, doit aussi être balayé, car contraire à l’ordre des choses.

 

Le « systématisme » n’est pas bon, car il tend, en excluant l’art politique, à l’idéalisme utopique. L’Histoire le confirme amplement : le royalisme systématisé a conduit à l’impasse absolutiste et au traditionalisme idéologique ; le communautarisme systématisé a conduit à l’impasse nationaliste et à l’idéologie patriotique, etc., etc.

 

Voilà pourquoi je ne propose pas de « solutions-miracles » en politique. Cela risque d’en désespérer plus d’un, mais c’est une question d’honnêteté, d’humilité et de réalisme.

 

Le principal point où je me permets de donner un avis concernant l’art politique, pour l’avoir étudié, c’est sur la démocratie, qui est une fiction absolument néfaste. Un grand nombre d’études empiriques le prouve : vous en trouverez certaines ici, , et là-bas. Vous pourrez également consulter l’ouvrage de Maxence Hecquard concernant les fondements philosophiques de la démocratie moderne.

 

La démocratie, en exacerbant les pulsions partisanes des individus, pousse au systématisme et à l’adoption de comportements politiques non-réfléchis et sectaires. Ne soyons pas démocrates malgré-nous, rejetons non seulement la démocratie mais aussi les comportements inspirés de la démocratie. Les Pères ne se disputaient pas pour savoir quel était l’empereur légitime, même en temps de guerre civile. Ils laissaient la question politique à ses artisans et ne dogmatisaient guère sur cet art en tant que tel. Il serait bon d’imiter leur exemple.

De l’obligation de discriminer

La discrimination est un terme employé de nos jours de façon péjorative. Or, si j’en crois le dictionnaire, ce terme désigne deux choses : 1) Action, fait de différencier en vue d’un traitement séparé des éléments les uns des autres en les identifiant comme distincts, sans idée de traitement inégal et 2) Traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables, avec idée de traitement inégal, souvent péjoratif.

La première définition ne présente pas de répugnance idéologique pour beaucoup, sauf pour les existentialistes absolus qui favorisent l’indistinction : si je classe des voitures selon leur type de carburant pour aider au choix de mes clients, par exemple, je différencie des éléments en vue d’un traitement séparé en les identifiant comme distincts. On peut donc dire que la discrimination, en ce sens, est un procédé logique nécessaire à la vie courante.

La seconde conception, elle, s’oppose à la mentalité moderne prise de façon globale.

Il est évident que la discrimination s’oppose à l’égalitarisme, elle en est même l’antonyme. Tenir compte des particularités, en établissant des classements spécifiques et en y apportant des réponses propres et inégales, s’oppose à l’idée d’égalité entre les espèces. La doctrine réaliste prend soin des spécificités naturelles et n’entend pas leur porter atteinte. Elle favorise au contraire ces traits en les conformant aux fins pour lesquelles ils furent créés. Le vice consiste précisément à détourner la réalité en vue d’un bien perçu moindre ou qui répugne à l’ordination des choses. L’égalitarisme relève du vice, car il prétend s’émanciper du réel en le nivelant.

Il pourrait sembler plus étrange de constater une opposition entre la discrimination et le libéralisme. Beaucoup de libéraux affirment ainsi défendre un droit à la discrimination. Mais justement, pour eux il ne peut s’agir que d’un droit, là où pour l’homme vertueux, et plus encore pour le catholique, il peut s’agir d’un devoir. La liberté est intimement liée au devoir, et c’est en se conformant à sa fin que l’individu raisonnable acquiert une véritable liberté. Pour le libéral, la discrimination relève de la préférence subjective, dont il est libre d’user selon sa convenance. Pour l’homme raisonnable, la discrimination peut s’imposer comme une nécessité.

C’est particulièrement vrai dans le domaine de la Religion. Le Décalogue débute par un commandement discriminatoire :  Vous n’aurez point d’autre dieux devant moi (Exode, XX, 3). L’adoration envers Dieu est discriminatoire envers les idoles, qui sont détruites et les idolâtres, qui sont tués, pour avoir voulu attenter à la majesté divine (Exode, XX, 4-6 ; XXXII, 15-28). Le Christ a aussi des formules discriminantes, « personne ne vient au Père sinon par le Fils » (Saint Jean, XIV, 6). Et il n’hésite pas à mettre à mort ceux qui refusent Son règne (Saint Luc, XIX, 27).

L’Église a toujours conservé présente à l’esprit cette nécessité de la discrimination dans Son gouvernement, enseignant régulièrement qu’il fallait empêcher les hérétiques de pénétrer en territoire chrétien (par exemple dans l’encyclique A Quo Primum, § 1) ou encore qu’il fallait lutter contre la diffusion des mauvais livres (encyclique Pius Satis, § 15). Ou même qu’il fallait exterminer les hérétiques dans l’intérêt du maintien des mœurs (Saint Léon le Grand, Lettre XV, Quam laudabiliter, § 1).

Les conciliaires, par soumission à l’esprit du monde, entendent lutter contre les discriminations. C’est très clairement exprimé dans Nostra Aetate, § 5 : « L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion ». C’est une absurdité démontrable avec un exemple recevable par tous : pour être baptisé en tant qu’adulte, il faut faire sa profession de foi catholique et pour cela avoir reçu une solide catéchèse. Celui qui ne rentre pas dans ces conditions ne peut être reçu au sein de l’Église. Il n’a pas accès à la communion, il est donc discriminé par rapport à la communauté des fidèles. La doctrine catholique de la communion des saints est discriminante, car elle exclut ceux qui n’en sont pas. Cette déclaration conciliaire est donc de la pure démagogie pour plaire aux tenants de l’idéologie égalitariste, c’est un rejet implicite de la croyance en un Dieu qui ne tolère pas d’autres dieux devant Lui. L’aboutissement de tout cela, c’est la folie actuelle au Vatican où on ne parle que d’ouverture de ponts et de destruction de murs, car on refuse de discriminer, et on en arrive ainsi à la justification de toutes les atteintes aux lois les plus sacrées, les plus fondamentales et les plus évidentes.

Les idéologues au pouvoir cherchent à faire passer l’idée qu’au moins la discrimination envers les personnes serait quelque chose de cruel, alors qu’il n’en est rien. La discrimination peut être une conséquence du réel une fois celui-ci devenu intelligible. Celui qui combat les discriminations en tant que telles entend combattre la réalité. C’est un insensé. Il ne faut pas confondre discrimination et persécution des personnes. Lorsqu’on discrimine des gens en fonction de la religion, ou en fonction du risque qu’ils peuvent poser à la communauté, on agit dans l’intérêt de la religion ou de la communauté. Pas en haine des personnes. D’ailleurs, en les discriminant selon la religion, on leur montre ainsi que, pour nous, leurs doctrines sont fausses et ils peuvent être plus facilement amenés à remettre leur fausse croyance en question que si on laissait accroire qu’une communion partielle existerait entre eux et nous, ou qu’on adorerait le même Dieu, ou que nos divergences ne seraient que des détails par rapport à ce qui nous unirait (égalitarisme niveleur, là encore).

Le politique, en tant que force d’union, s’appuie sur la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Sans discrimination, plus de politique. Et même les conciliaires discriminent, de façon incohérente il est vrai, mais réellement, en empêchant les plus « frileux » d’entre eux de lutter contre leurs coreligionnaires plus fanatisés. Celui qui construit des murs, accusé de pharisaïsme, est discriminé par les sectaires de la société inclusive qui, à leur tour, construisent des murs autour de lui. Tout cela n’est donc que chimères de déments qui ne peuvent que mal finir, comme la tour de Babel.

La discrimination n’est pas un mal en soi, elle peut être bonne lorsqu’elle est guidée par les vertus de prudence et de charité. Dire que toute discrimination est mauvaise procède d’un état d’esprit égalitariste et ennemi de la Vérité. Un chrétien ne peut les condamner par principe, car Saint Augustin parlait bien de deux Cités et non d’une seule. Et ces deux Cités ne sont pas égales.

Thèses de l’archevêque de Cologne contre l’hérésie hermésienne

Voici une liste de thèses à souscrire par les prêtres de l’archidiocèse de Cologne avant de recevoir la juridiction, et par les autres ecclésiastiques du même diocèse.

Cette liste de thèses à soutenir fut promulguée par l’héroïque archevêque de Cologne Mgr Droste zu Vischering. Elle est un formidable résumé de nombre d’articles de Foi particulièrement mis à mal encore de nos jours.

I. Je crois et je confesse qu’on ne peut, sans tomber dans une damnable erreur, tâcher de placer le doute positif (note : plus connu sous le nom de doute méthodique, cartésien) comme base de toute recherche théologique, parce que cette voie est ténébreuse et après avoir quitté le sentier royal et droit, que la tradition tout entière et les SS. Pères nous ont tracés pour expliquer et défendre les vérités de la foi, conduit à toutes sortes d’erreurs.

II. Je crois et je confesse que c’est un effort condamnable que celui de se dépouiller de la grâce de la foi, dans laquelle on a eu le bonheur de naître, par un effet de la très-grande miséricorde de Dieu, pour partir du doute positif et chercher la foi, par les seules lumières de la raison, de telle sorte que si la raison ne trouve pas la foi, ou la nécessité de la foi, elle puisse la rejeter entièrement.

III. Je crois et je confesse que la foi est un don de Dieu et une lumière qui éclaire l’homme et au moyen de laquelle il donne un ferme assentiment, et adhère aux vérités que Dieu nous a révélées et que l’Église propose à croire.

IV. Je rejette entièrement et condamne l’erreur, qui établit la raison comme la règle principale, et le moyen unique par lequel l’homme puisse obtenir la connaissance des vérités surnaturelles.

V. Je crois et je confesse que c’est une opinion erronée que d’attribuer à la raison humaine l’autorité suprême d’enseigner et de juger dans les choses de la foi ; que la foi est plutôt la porte de notre salut, sans laquelle personne en ce monde ne peut ni trouver Dieu, ni l’invoquer, ni le servir, ni lui plaire, et qu’une des propriétés les plus inséparables de la foi, est de réduire en captivité toute intelligence, dans l’obéissance à Jésus-Christ.

VI. Quant à la nature de la foi, et la règle des choses à croire, quant à l’Écriture-sainte, la tradition, la révélation, et l’enseignement de l’Église, quant aux motifs de crédibilité, quant aux arguments par lesquels on a coutume de prouver et de confirmer l’existence de Dieu, quant à l’essence même de Dieu, sa sainteté, sa justice, sa liberté, la fin qu’il se propose dans ses œuvres que les théologiens appellent ad extra, quant à la nécessité de la grâce et sa distribution, comme aussi la distribution des dons spirituels, la rétribution des récompenses et l’infliction des peines, quant à l’état de nos premiers parents, le péché originel, et les forces de l’homme déchu, je promets et je garantis de ne rien croire, ni soutenir, de ne rien vouloir enseigner, si ce n’est la doctrine que soutient et enseigne toute l’Église catholique.

VII. Je crois et je confesse que tous les hommes naissent avec le péché originel qui renferme la culpabilité et l’obligation de la peine, à cause de la seule descendance d’Adam, que ce péché qui fut unique dans l’origine est passé dans tous, par la propagation, et non par l’imitation, et qu’il est propre à chacun, enfin, qu’outre ce péché, avec lui, et de lui, la concupiscence, qui a sa source dans le péché et incline au péché, a été propagée dans tous.

VIII. Cependant, pour ce qui regarde la conception de la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, j’obéirai à tout ce qui a été établi dans le décret Sanctissimus de Grégoire XV, promulgué en 1620, et dans la bulle Sollicitudo, d’Alexandre VII, par lesquels il est permis d’enseigner publiquement et en particulier que la bienheureuse Vierge Marie a été conçue sans péché originel, et qui défendent sous peine d’excommunication à encourir ipso facto, et sans déclaration ultérieure, d’enseigner ou de prétendre le contraire, c’est-à-dire, que la bienheureuse Vierge Marie a été conçue avec le péché originel.

En outre je soutiendrai, avec l’Église que la bienheureuse Vierge Marie a évité durant toute sa vie tout péché même véniel ; je m’engage à ne jamais rien enseigner, ni en public ni en particulier touchant la virginité perpétuelle de la Sainte-Vierge, si ce n’est que Notre-Seigneur Jésus-Christ est né de Marie sans aucune diminution de sa virginité maternelle, que Jésus-Christ a été mis au jour, du sein maternel, sans aucun détriment de cette même virginité, ce qui a été fait par la vertu du Saint-Esprit, qui a été tellement présent à la mère lors de la conception et de la naissance de son fils, qu’il lui a donné la fécondité et lui a conservé la virginité perpétuelle (Note : le dogme de l’Immaculée Conception ne fut promulgué définitivement qu’en 1854 avec la bulle Ineffabilis Deus du pape Pie IX ; ce texte date des années 1830, néanmoins on voit que l’archevêque de Cologne imposait déjà cette vérité en interdisant l’enseignement contraire).

IX. Je crois et je confesse que, sans l’inspiration prévenante et le secours du Saint-Esprit, l’homme ne peut ni croire, ni espérer, ni aimer comme il le faut, pour que la grâce de la justification lui soit conférée. Je crois aussi et je confesse que la grâce par Jésus-Christ ne nous est pas donnée uniquement afin que l’homme puisse vivre plus facilement dans la justice et mériter la récompense éternelle, comme s’il pouvait l’un et l’autre par les forces de son libre arbitre, quoiqu’avec peine et difficulté.

X. Je crois et je confesse que chacun reçoit la justice selon sa propre mesure, que l’Esprit-saint distribue à chacun comme il veut, et selon la disposition et coopération de chacun, que la prière de demande (petitoria) ne prépare pas seulement l’âme à recevoir les dons de Dieu, mais constitue un moyen ordonné par Jésus-Christ même de déterminer Dieu à nous donner ce que nous demandons, pourvu toutefois que l’objet de nos prières ne soit pas nuisible à notre salut (Jac. V, 16, 18.; Luc. XI, 5-13.)

XI. Je crois et confesse que nous sommes justifiés par la justice de Dieu qui nous est inhérente, et que Dieu répand dans nos âmes par le mérite de Jésus-Christ.

XII. Je condamne et anathématise l’erreur de ceux qui disent que les hommes sont justifiés par la seule imputation de la justice de Jésus-Christ, ou par la seule rémission des péchés, sans la grâce et la charité qui est répandue dans leurs cœurs par le Saint-Esprit, et qui leur est inhérente, ou bien que la grâce par laquelle nous sommes justifiés n’est que la faveur ou bienveillance de Dieu.

XIII. Je crois et confesse que la prédestination est un mystère admirable et adorable, qu’il faut croire pieusement et dévotement, que la raison ne peut scruter avec trop de curiosité, et qu’on ne doit traiter qu’avec prudence et devant ceux qui ont déjà acquis un âge mur. Je crois et je confesse en outre que les bienheureux doivent leur salut à la miséricorde de Dieu ; cependant les bonnes œuvres qu’ils ont faîtes sur la terre par la grâce de Dieu et le mérite de Jésus-Christ dont ils sont les membres vivants, ne sont pas tellement des dons de Dieu, qu’ils ne soient aussi pour eux de véritables mérites, et que les réprouvés ne peuvent accuser qu’eux-mêmes de leur perte.

XIV. Je crois et confesse que Dieu a fait toutes choses pour lui-même, l’impie aussi pour le jour mauvais (Prov. XVI, 4.) et que la cause finale de notre justification est la gloire de Dieu et de Jésus-Christ et la vie éternelle.

XV. Je crois et confesse, selon l’esprit de l’Église que la satisfaction dans le sacrement de pénitence n’est pas imposée seulement comme la garantie d’une vie nouvelle et un remède contre notre infirmité, mais comme une peine et un châtiment de nos péchés commis.

XVI. Je crois et je confesse que Dieu condamne les méchants aux peines éternelles par un effet de la justice, qu’on appelle vindicative et à cause de la malice intrinsèque du péché.

XVII. J’assure et je promets d’observer avec un grand soin le décret porté par le saint concile de Trente pour arrêter les esprits pétulants, en ces termes : « Que personne, se fiant à sa propre prudence en matière de foi et de morale ou dans ce qui touche à l’enseignement de la doctrine chrétienne ne détourne l’Écriture-sainte à ses propres idées contre le sens qu’a tenu et que tient notre Mère la Sainte-Église, qui a seule le droit de juger du sens véritable et de l’interprétation des saintes Écritures, et n’ose interpréter l’Écriture sainte dans un sens contraire au sentiment unanime des Pères, quand même ces interprétations ne devraient jamais voir le jour. »

XVIII. J’assure et je promets respect et obéissance à mon archevêque dans tout ce qui concerne la doctrine et la discipline, sans aucune restriction mentale, et j’avoue que je ne puis et ne dois appeler du jugement de mon archevêque, selon l’ordre de la hiérarchie catholique, à personne, si ce n’est au Pape qui est le chef de toute l’Église.

Je soutiendrai toujours fermement et professerai de bouche et d’action que le Souverain-Pontife possède le primat d’ordre et de juridiction sur l’Église universelle, qu’il est le successeur de saint Pierre, prince des apôtres, le centre de l’unité, le pasteur des pasteurs, le père et le docteur de tous les fidèles de Jésus-Christ et que Jésus-Christ lui a donné, dans la personne de saint Pierre, le plein pouvoir de paître les agneaux et les brebis, et de régir et gouverner l’Église universelle. Je professe et reconnais en particulier que je suis obligé et que je veux obéir aux décrets du Souverain-Pontife en matière de foi et de morale.

Je promets encore et je m’engage à garder, croire et soutenir avec simplicité tout ce qui est contenu dans les thèses écrites que je viens de lire, de ne jamais agir ou disputer dans un sens contraire, de ne pas forcer et détourner les paroles à un sens qui répugne à la simple signification et l’ordre des mots. Et je promets et jure, devant Dieu, qui scrute les cœurs et les reins (Apocal. II, 23.), que je ne veux enseigner toutes ces doctrines condamnées ni en public, ni en particulier, ni de vive voix, ni par écrit.

Comment peut-on combattre les fausses nouvelles lorsque la vérité est fonction du sujet ?

La polémique actuelle sur la possibilité de la lutte contre les « Fake News » témoigne de l’absurdité du monde contemporain.

Dans cette affaire, tout le monde ou presque ment ou se trompe.

 

1) Les tenants du politiquement correct : C’est une synthèse d’éléments contradictoires qui est à l’origine du « gauchisme » anglo-saxon.  Je renvoie sur ce point à l’étude de James Burnham – Le suicide de l’Occident (disponible en anglais sur le réseau TOR). Il faut nécessairement une approche nominaliste, destructrice du principe de causalité et de l’identité des essences, de type existentialiste, pour conserver cette option politique. Lorsqu’ils parlent de vérité, il faut entendre idéologie. Lorsqu’ils disent combattre l’erreur et le mensonge, il faut comprendre imposer leurs thèses sur le réel. La perversité, consciente ou non, est au cœur de leur système.

 

2) Les soi-disant herméneutes « modérés » : Macron est un élève de Paul Ricoeur, philosophe semi-existentialiste, dans la lignée de Dilthey et d’Husserl. Très critique à l’égard des « déconstructeurs » complets comme Marx, Freud ou Nietzsche, Ricoeur n’en demeurait pas moins gravide d’historicisme. Il veut interpréter pour actualiser, au sens de : interpréter pour modifier. Dans cette optique, la vérité existe, ainsi que les essences, mais elles dépendent d’une certaine façon du sujet pensant qui doit les interpréter, les « intuiter ». On ne débouche pas sur un monde de choses réellement existantes en dehors de la conscience personnelle de l’individu, à la différence du réalisme classique. Malgré leur volonté affichée de rupture, ils ne peuvent s’empêcher de tendre vers l’existentialisme, comme c’était le cas notamment pour Merleau-Ponty. Comment lutter contre l’erreur chez les autres, alors ? Ce serait vouloir imposer son moi et ses propres intuitions à autrui, tout simplement. La philosophie réaliste conclut à l’impossibilité d’une telle chose, inspirée par un orgueil monstrueux. Et ces sophistes en conviennent, au moins pratiquement, car la plupart rejette l’action politique. Macron ne croit pas à ce qu’il dit, ou alors il veut imposer le culte de son moi à son propre pays, ce qui serait encore plus grave. Dans tous les cas, on a affaire à une position intenable.

 

3) Les « réacs » partisans de la liberté d’expression : La liberté d’expression vient de la modernité antichrétienne, comme la liberté de conscience. Pour prendre le cas belge, qui me concerne directement, ce sont les catholiques tenant de la cause espagnole qui reprochaient à Guillaume le Taciturne d’avoir introduit la liberté de conscience dans ses territoires. Ferdinand de Bavière, duc de Westphalie et prince-évêque de Liège de 1612 à 1650 a maté par la force les jacobins et protestants liégeois, soutenus par la France, qui réclamaient la liberté d’expression pour les thèses protestantes et populistes.  C’est l’antichrétien ami de Lamennais Louis de Potter qui fit de la Belgique le premier état « catholique libéral ». Cette situation est équivalente un peu partout ailleurs. On ne peut pas, tout simplement, être « de droite » et défendre la liberté d’expression qui repose sur l’égalitarisme inhérent à cette philosophie du dialogue.

 

« Nous réclamions, en outre, chaleureusement contre deux nouveaux projets de loi, dont le premier abolissait les dîmes sans que le Saint-Siège eût été consulté; dont le second garantissait aux hommes de toute nation qui émigrent à la Nouvelle-Grenade, l’exercice public de leur culte, quel que fut ce culte. En réprouvant ces projets, Nous demandions avec la plus grande force qu’ils ne fussent jamais mis en pratique et que l’Église pût user de tous ses droits et jouir de son entière liberté. (…) Et il ne faut pas ici passer sous silence que la nouvelle constitution de cette république, sanctionnée dans ces derniers temps, reconnaît entre autres le droit de libre institution, et accorde à tous la liberté pleine et entière de publier leurs pensées et jusqu’aux opinions les plus monstrueuses, en même temps que la liberté de professer, soit en public, soit en particulier, le culte qu’on voudra.» Allocution prononcée par Pie IX dans le consistoire secret, le 27 septembre 1852, utilisée à l’appui des condamnations du fameux Syllabus, sur la situation des catholiques au sein de la république de Nouvelle-Grenade, nommée Acerbissimum.

 

« La loi de Dieu, très saints empereurs, vous impose une obligation étroite et indispensable de réprimer et de punir l’idolâtrie. Permettez moi, s’il vous plaît, de vous rapporter les paroles qu’elle emploie dans le Deutéronome pour cet effet : « Si votre frère, si votre fils, si votre femme, qui est à côté de vous, si votre ami, qui est un autre vous-même, vous dit en secret: Allons adorer les dieux des nations étrangères ! vous n’y consentirez point, vous ne prêterez point l’oreille à ses discours; vous ne l’épargnerez point et n’userez point de dissimulation ni d’indulgence envers lui ; vous le dénoncerez et lèverez le premier la main pour le faire mourir, et tout le peuple la lèvera ensuite. Il sera lapidé et mourra pour avoir voulu vous détourner du culte de Dieu.[Deutéronome, chap. 15.] » » Julius Firmicus Maternus, Traité de la fausseté des religions profanes, § 22.

 

On peut continuer longtemps avec ce genre de citations…

La défaite de Roy Moore, ou, Pourquoi je ne suis pas démocrate II

Roy Moore a battu Luther Strange dans la primaire républicaine en Alabama. Les électeurs de Strange ont refusé de soutenir Roy Moore pour des raisons de classe aux élections générales. Ils ont soit voté pour le démocrate Doug Jones soit ils sont restés en dehors de l’élection en signe de protestation. L’establishment républicain (y compris l’ensemble du Sénat) et tous les organes du néo-conservatisme ont passé tout le mois de novembre à décrier la campagne de Roy Moore devant les médias traditionnels afin de décourager les électeurs de banlieue éduqués de voter pour lui. C’est le même stratagème que celui utilisé face à Donald Trump lors des élections de 2016.

On peut donc dire qu’il n’y a pas de coalition «populiste-conservatrice». Quand un candidat populiste remporte une primaire, les électeurs conservateurs restent à la maison lors des élections générales, quand ils ne vont pas élire un démocrate. Même au moment où Donald Trump avait remporté l’élection présidentielle de 2016, c’est ce qu’il s’est passé, il a remporté que de justesse des États comme la Géorgie, l’Arizona et le Texas, pourtant traditionnellement républicains.

Les « conservateurs » d’aujourd’hui ne croient plus aux problèmes sociétaux. Depuis très longtemps, on nous explique que les républicains s’opposent à l’avortement, au mariage sodomite, à l’immigration, mais ces problèmes ne sont que des appâts pour attirer les électeurs WASP. Quand ces électeurs élisent un champion qui croit vraiment en ces questions, les néoconservateurs rechignent à le soutenir. Par contre, quand leur candidat gagne une primaire, ils reviendront avec des arguments comme celui de l’« union du parti » afin d’élire des juges conservateurs alors que, comme nous l’avons vu hier, ils ne s’en soucient pas réellement.

Pourquoi cela ?

Parce que la démocratie, fondamentalement et viscéralement, dé-moralise les gens, politiciens comme électeurs.

Les coalitions électorales sont un phénomène inévitable en démocratie, alors qu’elles sont profondément malsaines puisqu’elles obligent des gens aux idées non seulement différentes mais bien souvent opposées à faire croire en une « union » sur des principes forcément ténus et donc à une alliance incapable d’avoir cette cohérence nécessaire pour susciter une véritable adhésion de l’esprit et de l’âme.

C’est l’intérêt, au sens le plus égoïste et matérialiste du terme, qui légitime cette alliance et qui, parce qu’il est égoïste et matérialiste, pousse à l’immoralité.

De plus, à devoir cohabiter et dialoguer avec des gens aux idées opposées aux siennes, on finit par perdre la force nécessaire pour les soutenir. La certitude s’étiole et on finit par devenir un dilettante politique, inapte à se donner à quelque chose qui dépasse ses intérêts égoïstes.

Beaucoup de personnes estiment qu’une « culture du dialogue » est l’indispensable complément qui permettrait à une démocratie d’être viable. C’est une illusion complète et voici pourquoi :

 

« Dans une étude approfondie de toutes les recherches empiriques existantes (à partir de 2003) sur la délibération démocratique, la politologue Tali Mendelberg remarque que «les preuves empiriques des avantages attendus par les théoriciens partisans de la délibération » sont «minces ou inexistantes». Mendelberg a montré :

– que la délibération facilite parfois la coopération entre les individus dans les dilemmes sociaux, mais elle compromet la coopération entre les groupes. Lorsque les gens s’identifient comme membres d’un groupe, y compris en tant que membres de groupes politiques, la délibération tend à aggraver les choses, non à les améliorer. (Rappelez-vous que dans le monde réel, les gens ont tendance à s’identifier en tant que membres d’un groupe politique.)

– que lorsque les groupes sont de tailles différentes, la délibération tend à exacerber le conflit plutôt qu’à le modérer. (Notez que, dans des circonstances réalistes, les groupes politiques ont tendance à être de tailles différentes).

– que la délibération tend à sensibiliser davantage les gens aux intérêts des autres. Néanmoins, d’autres travaux empiriques montrent que si les groupes déclarent simplement leurs préférences sans les discuter, cela est tout aussi efficace que de préciser leurs préférences avec des discussions. La délibération en soi n’est donc pas utile dans ce cas.

– que la recherche d’état psychologique mobilise une grande partie de la discussion. Au lieu de débattre des faits, les gens essaient de gagner des positions d’influence et de pouvoir sur les autres.

– que les minorités idéologiques ont une influence disproportionnée, et une grande partie de cette influence peut être attribuée au «charisme social» des groupes.

– que les personnes à statut social élevé parlent davantage, sont perçues comme plus précises et crédibles, et ont plus d’influence, sans que l’on regarde si elles connaissent réellement le sujet.

– qu’au cours de la discussion, les gens utilisent le langage de manière biaisée et manipulatrice. Ils changent, par exemple, entre le langage concret et le langage abstrait pour créer l’illusion que leur côté est essentiellement bon (et que tout mal serait accidentel) tandis que l’autre côté est essentiellement mauvais (et n’importe quelle bonté serait accidentelle). Si je décris mon ami comme étant « gentil », ce langage abstrait suggère qu’il se livrera régulièrement à des comportements « gentils ». Si je dis que mon ennemi a donné de l’argent à Oxfam, ce langage concret laisse ouverte la question de savoir si ce genre de comportement correspond à la personnalité de mon ennemi et si l’on peut s’y attendre de nouveau.

– que même si les modérateurs ont tenté de discuter de questions controversées, les groupes ont tendance à éviter les conflits, en se concentrant plutôt sur les croyances et les attitudes mutuellement acceptées.

– lorsqu’un exposant mentionne une information ou une croyance commune, cela tend à le rendre plus intelligent et plus autorisé pour les autres, ce qui tend à accroître son influence. Ainsi, Mendelberg conclut, « dans la plupart des délibérations sur les questions publiques », la discussion de groupe tend à « amplifier » les biais intellectuels plutôt que de les « neutraliser ».

– que la délibération fonctionne mieux sur les «questions de vérité objective» – lorsque les citoyens débattent de faits et de statistiques facilement vérifiables, comme les informations qu’on pourrait trouver sur le site Web du Bureau du recensement des États-Unis. Pour ce qui est des «autres sujets» – lorsque les citoyens débattent de morale, de justice ou des théories scientifiques sociales pour évaluer ces faits – «la délibération est susceptible d’échouer».

Mendelberg décrit des éléments significatifs d’un raisonnement orienté par les délibérants. Les délibérateurs qui s’attendent à avoir une position impopulaire ont tendance à faire plus de recherches avant que les délibérations commencent et ont tendance à se préparer activement à l’écouter. Néanmoins, ils cherchent des preuves qui soutiendront leur point de vue tout en ignorant les preuves à l’encontre de celui-ci. Ils sont prêts à écouter seulement parce qu’ils veulent trouver des moyens de mettre la majorité de leur côté. En revanche, les délibérants qui s’attendent à occuper une position majoritaire ne sont pas prêts à écouter et ils ne font pas des enquêtes à l’avance. D’autres études ont montré que, lorsque l’on présentait de nouvelles recherches sur les effets dissuasifs de la peine de mort, tant ceux qui sont pour que ceux qui sont contre la peine capitale interprètent ces études en faveur de leurs points de vue préexistants.

Après avoir examiné plusieurs autres exemples de raisonnement orienté en politique, Mendelberg conclut que :

«L’utilisation d’arguments orientés pour renforcer le sentiment antérieur est un phénomène répandu qui pose un défi important aux attentes délibératives. Le raisonnement orienté a un pouvoir considérable d’interférer avec la motivation que la théorie délibérative chérit : la motivation d’être ouvert, impartial et juste. Les délibérateurs ne peuvent guère rechercher la vérité et la justice s’ils considèrent tout en faveur de leurs antécédents à travers une vision peinte en rose et une autre en noir pour tout ce qui est contre eux».

Bref, les gens ont tendance à délibérer comme des hooligans, pas comme des logiciens.

Mendelberg finit donc son examen en observant,

«Lorsque les groupes s’engagent dans la discussion, nous ne pouvons pas compter sur eux pour générer de l’empathie et diminuer l’intérêt personnel étroit, pour offrir des chances égales de participation et d’influence, y compris pour ceux sans pouvoir, pour aborder la discussion avec un esprit ouvert au changement et pour ne pas être influencé par des pressions sociales, des engagements impensables à l’égard des identités sociales ou du pouvoir, mais par l’échange de raisonnements pertinents et solides.»

L’appui de Mendelberg sur la littérature empirique n’est pas inhabituel. D’autres examens de la littérature politique existante – y compris par des personnes favorables à la démocratie délibérative – trouvent des résultats similaires. Par exemple :

– La délibération tend à pousser les gens vers des versions plus extrêmes de leurs idéologies plutôt que vers des versions plus modérées. Le théoricien juridique Cass Sunstein l’appelle la «loi de la polarisation du groupe».

– La délibération sur des questions sensibles – telles que les lois sur la pornographie – conduit fréquemment à «l’hystérie» et à l’«émotivité», avec des partis au débat feignant des urgences morales, aussi bien que des bêtises et des sifflements les uns sur les autres (Downs, 1989).

– La délibération fait souvent que les délibérants choisissent des positions incompatibles avec leurs propres points de vue – positions que les délibérants «regrettent plus tard» (Ryfe, 2005, 54)

– La délibération provoque souvent chez les délibérants un doute qu’il y ait une position correcte. Cela conduit à un scepticisme moral ou politique, ou au nihilisme.

– La délibération rend souvent les citoyens apathiques et agnostiques à l’égard de la politique et les empêche ainsi de participer ou d’agir. L’exposition aux points de vue opposés tend à inciter les citoyens à se désengager de la politique, réduisant ainsi leur degré de participation civique (Mutz, 2006).

– Au cours des délibérations, les citoyens changent fréquemment leurs préférences et ne parviennent à un consensus que parce qu’ils sont manipulés par des intérêts spéciaux puissants (Stokes, 1998).

– Le consensus ne se produit que parce que les citoyens évitent délibérément des sujets controversés, même lors de forums organisés et conçus pour faire face à ces sujets (Hibbing et Theiss-Morse, 2002).

– Plutôt que de susciter un consensus, la délibération publique pourrait causer des désaccords avec la formation de groupes internes et de groupes externes. Cela peut même conduire à la violence (Mutz, 2006, 89).

– Les citoyens préfèrent ne pas s’engager dans des modes de raisonnement délibératifs et préfèrent que la délibération ne dure pas longtemps. Ils n’aiment pas délibérer (Somin, 2013, 53).

Dans l’ensemble, la littérature empirique sur les délibérations semble mauvaise pour les démocrates délibératifs. La plupart des études constatent que la délibération réelle échoue à donner les résultats que les démocrates délibératifs voudraient voir. En fait, elle délivre fréquemment l’inverse. Ces résultats tendent donc à porter atteinte à l’argument de l’éducation. Sur ce point, la preuve empirique semble nous montrer à la fois que les gens sont trop « hooliganistes » pour délibérer correctement et que la délibération les rend encore plus hooligans.

Certains démocrates délibératifs préconisent de remplacer ou, au moins, de compléter le vote de masse par des «sondages délibératifs». Dans un sondage délibératif, on rassemble, par exemple, un millier de citoyens pour délibérer sur un sujet donné. Les citoyens sont sélectionnés au hasard, bien que les organisateurs du sondage tentent de faire en sorte que la démographie du corps délibératif soit similaire à celle de la communauté ou de l’ensemble de la nation. Les organisateurs donnent aux délibérants des sources d’information pertinentes, telles que des articles de nouvelles, des articles de sciences sociales et des arguments philosophiques pour différents aspects. Un modérateur aide les participants à délibérer et à le faire correctement. Le modérateur tente de s’assurer que les gens adhèrent aux sujets abordés et que personne ne domine la conversation. Il existe des preuves que ce type de délibération modérée peut fonctionner, au moins en laboratoire et même dans certains scénarios réels.

Pourtant, si nous essayons d’exporter ces expériences vers la prise de décision au sein du monde réel, les sondages délibératifs sont mûrs pour l’abus. C’est une chose d’avoir des sondages délibérés modérés et contrôlés lorsque rien n’est en jeu. C’en est une autre lorsque de tels sondages pourraient effectivement choisir une politique. Dans le monde réel, les politiciens et d’autres cherchent à contrôler l’ordre du jour, encadrent le débat d’une manière favorable à leur position, distribuent des documents d’information qui favorisent leur côté et font que l’autre côté paraisse stupide et ainsi de suite. Comme je l’ai exploré au chapitre 2, comment une question ou un débat est formulé peut facilement amener les gens à changer de position.

Considérez comment les professeurs qui enseignent des cours sur la politique auront tendance à choisir du matériel à partir de nombreux points de vue, mais ont toujours tendance à choisir des matériaux plus forts pour leur propre perspective et ont tendance à enseigner d’une manière qui favorise leurs propres opinions. Ils ont tendance à le faire même s’ils veulent être justes, car il est difficile d’être juste pour l’autre côté. Cela se produit lorsque rien n’est en jeu. Qu’arrivera-t-il lorsque la délibération comptera effectivement, par exemple si elle pouvait décider de la loi ? »

Jason Brennan, Against democracy, on ne peut plus être démocrate quand on a lu ce livre de façon désintéressée.